01 décembre 2022
Cet article est inspiré d’une interview donnée par Gemunu Silva au journal sri-lankais “Mawubima” le 6 juillet 2014 et d'un récent témoignage du Dr Jacques Soulié, directeur du Suriyakantha Centre for Art & Culture.
Le 25 janvier, trois membres des « Tigres noirs » — unité d’élite des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), redoutée pour ses attaques suicides — lancent un camion piégé contre l’entrée du sanctuaire situé à Kandy, au cœur du pays. L’explosion fait au moins 25 morts et de nombreux blessés, tout en infligeant des dégâts considérables à l’édifice.
Symbole national et trésor spirituel, le Temple de la Dent abrite une relique censée contenir une dent du Bouddha. L’onde de choc de l’attaque touche bien au-delà des murs du sanctuaire. Les délicates peintures murales, les sculptures en bois et en pierre, et d’autres éléments architecturaux datant de l’époque kandyenne sont irrémédiablement endommagés.
Un chantier de restauration de plusieurs années s'ensuivit, mobilisant des centaines d’intervenants : architectes, ingénieurs, artistes et artisans.

L’entrée du Temple de la Dent, telle que représentée dans une publication de l’archéologue anglais Arthur Maurice Hocart (1883–1939), parue au début des années 1930. L’escalier, composé de cinq marches — sans compter la plus petite, intégrée à la « pierre de lune » —, devait conserver cette configuration topographique jusqu’à l’attentat terroriste de 1998 | Image courtesy : Suriyakantha Centre for Art & Culture®
En dépit de sa structure granitique, l’entrée principale — là même où le camion est venu s’écraser — subit d’importants dégâts. Elle se composait d’une « Pierre de lune », emblématique élément architectural symbolisant le cycle du samsara et marquant l’entrée d’une enceinte sacrée, de cinq marches, de deux éléphants sculptés en bas-relief, et d’un portail monumental à trois arcs, évoquant les arcs de triomphe de la culture gréco-romaine. Il s’agit du célèbre Mahawahalkada.
Vidya Jyothi Gemunu Silva (1943–2021), ingénieur sri-lankais, épaulé par le Professeur Chandra Wickrama Gamage, historien local de renom, dirigea les équipes chargées de restaurer cette section de l’édifice. Au sein du comité de surveillance de ce vaste chantier figurait naturellement Niranjan Wijerathne, Gardien séculier du Temple. Ce dernier était une connaissance personnelle de Jacques Soulié et de Rohan de Silva, dont la collection d’objets d’art, d’artefacts, d’archives et d’ouvrages — en grande partie réunis en Europe — devait, quinze ans plus tard, donner naissance au centre Suriyakantha, tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Photographie de l’entrée du Temple de la Dent réalisée par John Rhoden (John W. Rhoden, 1918–2001) en 1953. Aucune différence topographique notable n’est observable par rapport à l’image des années 1930 présentée ci-dessus.
Ainsi, au cours d’une rencontre informelle, Jacques Soulié et Rohan de Silva sont informés des difficultés rencontrées par les équipes de restauration dans la remise en état de l’entrée principale du Temple. Il est alors fait référence à un album photographique de leur collection, contenant une série de tirages 'albuminés' représentant le Temple de la Dent. Ces photographies, prises dans les années 1880–1890 par deux Britanniques, William Louis Henry Skeen (1847–1903) et Charles Thomas Scowen (1852–1948), relèvent d’un procédé mis au point par Louis Désiré Blanquart-Evrard, très en vogue dans la seconde moitié du XIXe siècle.
Aussitôt, une équipe de techniciens dirigée par Gemunu Silva se rend à la résidence du Dr Soulié, située à une dizaine de kilomètres du chantier, afin d’examiner les documents susceptibles d’éclairer le travail des restaurateurs. Coup de théâtre : on découvre alors que, dans son état d’origine — ou du moins tel qu’il se présentait à la fin du XIXe siècle, avant les interventions urbanistiques du XXe siècle, menées avec un respect plus ou moins rigoureux des critères scientifiques ou esthétiques —, l’entrée comportait non pas cinq, mais six marches ! Les travaux d’embellissement de la chaussée en auraient-ils dissimulé une ?

Entrée du Temple de la Dent, Kandy (Ceylan), vers 1880–1890. Tirage argentique à l’albumine, Scowen & Co. La « pierre de lune » et la petite marche qui en faisait partie intégrante ne sont pas visibles sur cette image, prise par le photographe anglais. Auraient-elles été ensevelies sous le sable au point de disparaître ? Or, en excluant cet élément décoratif, l’escalier se compose de six marches de taille à peu près égale. L’une d’elles disparaîtra dans les décennies suivantes, comme en témoignent les photographies ultérieures. Quand et comment ? Image courtesy: Suriyakantha Centre for Art & Culture®
La nouvelle campagne de restauration lancée en 1998 corrige cette anomalie architecturale survenue tardivement. L’entrée principale, reconstruite avec soin, compte désormais ses six marches d’origine. Par ailleurs, les bas-reliefs reconstitués s’inspirent directement de ces mêmes tirages photographiques, précieusement conservés à Suriyakantha.
Ainsi, par une heureuse sérendipité, quelques épreuves issues d’une technologie aujourd’hui révolue, réalisées à Kandy et mises en circulation il y a plus d’un siècle par deux Anglais, puis acquises dans les années 1980 par un Français — deux décennies avant l’attentat — retournent à Kandy, pour contribuer à la restauration du site sacré et lui rendre son éclat d’antan.
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Entrée actuelle du Temple de la Dent, reconstruite après l’attentat terroriste de 1998. Elle comporte bien les six marches « d’origine », visibles sur la photographie ancienne de Scowen, précédées de la traditionnelle « pierre de lune ». © Sri Dalada Maligawa
Ecoutez cette anecdote racontée par Niranjan Wijerathne, le18e Diyawadana Nilame (gardien laïc en chef duTemple de la Dent sacrée) lui-même, lors d'un entretien datant de 2021…
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