05 juillet 2025
Ancien directeur de l’Alliance française de Kandy (2000–2010), il laisse derrière lui plusieurs générations d’élèves et d’étudiants qui lui vouent un véritable culte, un centre d’art et de culture qu’il a bâti par la seule force de sa volonté, et la mémoire d’un homme habité par une inextinguible soif de savoir et de projets, jusqu’à ses derniers jours. Parmi ses ultimes entreprises : une traduction collaborative inachevée du Mahavamsa, la Grande chronique de Lanka couvrant la période du VIe siècle avant notre ère à 1815 de notre ère, et le chantier d’une fête en préparation pour célébrer les 10 ans d’existence de son centre, son dernier « bébé », celui qui le satisfaisait sans doute le plus.
Né à Montauban (Tarn-et-Garonne) en 1939, au sein d’une famille d’agriculteurs — lui aurait préféré « paysans », sans détour —, il connut une enfance marquée par l’angoisse de la guerre, l’absence d’un père mobilisé, les privations. Le retour paternel, au sortir du conflit, portait avec lui le mystère d’un séjour suisse longtemps tu, qui nourrira chez le fils une quête tenace de compréhension. Élève brillant, il intègre, grâce à une bourse d’excellence, le collège privé Saint-Théodard, établissement d’élite réservé aux enfants bien nés et, marginalement, aux plus méritants. Il y découvre le fossé social et l’aspiration à l’élévation spirituelle. La disparition précoce du père, l’amour aussi débordant que discret de la mère — complice du hold-up social que ce fils de paysan préparait contre vents et marées —, la haute société des familles de ses camarades de classe dont il entrevoit les codes, une activité socio-culturelle pratiquée très tôt au village : autant d’éléments fondateurs qui vont jalonner la personnalité complexe de cet homme, capable de passer avec aisance de la périphérie au centre de la vie de cité, et vice versa. C’était sans doute là le trait le plus marquant d’une existence qui le verra passer des champs de blé à perte de vue du Tarn-et-Garonne jusqu’aux montagnes brumeuses de Kandy, au Sri Lanka, en passant par la Polynésie française et la très chic rue Monge à Paris.
De brillantes études le mènent vers une carrière de médecine militaire, qui le conduit — avec un haut rang à la clé — jusqu’à Tahiti, en pleine période d’essais nucléaires français. Mais, en ces années de fin de régime gaulliste, le monde militaire et sa rigueur — ces mêmes traits qui le séduisaient jadis — finissent par le lasser. Au prix de lourdes pénalités pécuniaires, il rompt son engagement et revient en France pour embrasser la psychiatrie, qu’il exercera pendant 25 ans avant de prendre une retraite anticipée à 55 ans. Entre-temps, il découvre le bouddhisme et le Sri Lanka, d’abord à Paris, ensuite à travers les voyages, — ses arts, ses textes fondateurs, sa lumière — et décide de s’installer à Kandy, ville pour laquelle il éprouve un coup de foudre immédiat.
Il y emporte avec lui une exceptionnelle collection d’objets d’art, de tableaux, de meubles et un fonds bibliophile, le tout savamment constitué en chinant dans les salles des ventes et les marchés aux puces d’Europe. Le cadre qu’il choisit pour cette nouvelle vie est à la hauteur de la collection qu’il allait abriter : une maison nobiliaire bicentenaire, dans le pur jus « kandyen », de style dit hollandais. C’est la Naranwala Walawwa.
À peine installé à Kandy, il tourne résolument le dos à l’idée d’une retraite que l’on pourrait soupçonner dorée. À son arrivée, il propose ses services à l’Alliance française de Kandy (AFK), dont il devient rapidement un pilier, dispensant les cours et assumant des responsabilités administratives, tout en assurant des cours hebdomadaires de psychiatrie à l’université de Peradeniya, visible depuis sa cour, et à l’université de Sri Jayawardenepura à Colombo, à trois heures de route !
Infatigable, il devient l’animateur officieux de la vie culturelle francophone de Kandy, multipliant expositions et soirées thématiques avec un enthousiasme contagieux. Il présente au public sri-lankais les chefs-d’œuvre de Delacroix, Cézanne, Gauguin, Matisse… pour ne citer qu’eux, pour ne citer que les peintres… Entre 2000 et 2010, il prend les rênes de l’institut linguistique, qui connaîtra sous sa houlette un véritable âge d’or, tant par le nombre d’inscrits — plus de 550, un record jamais égalé — que par la richesse de l’offre culturelle proposée. Il prit un navire vieillissant, en pleine tourmente, et le modernisa. On se souvient du passage particulièrement périlleux au moment où l’AFK devait quitter sous peu l’édifice qu’elle occupait depuis de nombreuses années au centre de Kandy. Il lui incombe la tâche de trouver un nouveau nid en un temps record. Il y parvient avec sérénité et maestria — cachant parfaitement au monde l’angoisse qu’il vivait de l’intérieur à l’idée de voir son établissement à la rue. L’institut vénérable occupe toujours cet écrin d’un éclat particulier, niché face aux montagnes Hanthana. Les amateurs d’art de Kandy se souviennent des soirées multidisciplinaires qu’il orchestrait d’une main de maître, mêlant arts visuels, musique et projections, devenues sa marque de fabrique, comme on a pu le constater au fil des ans à l’Alliance et ailleurs.
Même après avoir pris sa retraite — successivement et dans cet ordre — de psychiatre, de directeur de l’Alliance, puis de maître de conférence, Jacques Soulié ne cessa de créer. Cet homme, qui semblait avoir pris un peu trop à cœur l’adage de Roger Nimier (1925-1962) — « Un homme sans projet est l’ennemi du genre humain » —, lança à partir de 2010 un ultime projet : ouvrir son domicile au public en le transformant en centre d’art et en fonds d’archives. Malgré les obstacles administratifs, nombreux en raison de son statut d’étranger, le Suriyakantha Centre for Art and Culture ouvre ses portes en 2015. Le SCAC est aujourd’hui un fleuron du tourisme kandyien, qui ne laisse aucun visiteur indifférent, à en lire les commentaires dithyrambiques que l’on peut parcourir sur Internet. Control freak d’une grande rigueur, il accueillait encore, il y a deux mois, tous les visiteurs personnellement, les accompagnait dans la visite du centre et déjeunait parfois avec ceux qui souhaitaient partager un repas avec cet inconnu qu’ils venaient à peine de rencontrer, et dont ils voulaient que la compagnie perdure. L’événement quasi annuel Suriya Kavikara (sept éditions en dix ans) qu’il dirigeait d’une précision d’orfèvre était le moment phare de l’année. Soirée multidisciplinaire dédiée aux arts dans toutes leurs diversités, Suriya Kavikara se voulait l’héritier direct d’une tradition kandyenne multiséculaire consistant à honorer les arts vivants (Kavikara Maduwa).
Presque simultanément, vers 2015, une maladie neurodégénérative se déclara. Il la nia d’abord, la combattit ensuite, évoquant non sans ironie la « lune de miel » qui caractérise la phase initiale du Parkinson, diagnostiqué à temps et répondant plutôt bien au traitement, avant que la maladie ne revienne en force. Jusqu’au bout, il résista. Encore l’an passé, il rentrait en France pour son séjour estival, partagé entre son Sud-Ouest natal et le Paris de ses passions.
La mémoire de cet homme d’exception, passeur entre deux cultures, sera honorée. Ses œuvres, matérielles et immatérielles, lui survivront. À Kandy, son empathie, son humanisme et sa curiosité laisseront un vide immense. Ses filles et fils spirituels continueront de faire vivre son héritage profondément humaniste. Et le monde pleurera un touche-à-tout d’une trempe rare, un être lumineux et inclassable.
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