25 juillet 2025
Photo : Le bureau de Jacques s’ouvrait d’un côté sur cette véranda, de l’autre sur son jardin.
Pour un homme qui en possédait plus de 7 000, cela devait être, me semble-t-il, une réalité douloureuse. Sa main était trop faible pour tenir un livre ouvert, son torse trop instable pour rester adossé au fauteuil, et les coups de fatigue, imprévisibles et impérieux, liés à son traitement, l’assaillaient sans crier gare ; après douze années d’une lutte sans merci, la maladie neurodégénérative avait enfin pris le dessus.
L’écriture aussi s’était estompée. L’homme aux listes — c’était la forme que prenaient ses pense-bêtes — avait du mal à entretenir ses multiples feuilles volantes. Ses doigts restaient obstinément insensibles aux signaux venus du cerveau. Même apposer sa signature, celle qu’il utilisait depuis toujours, était devenu une source d’angoisse. Il souffrait profondément de voir ses chèques rejetés pour soupçon de falsification. En faisant de l’ordre dans ses affaires, j’ai retrouvé, avec beaucoup d’émotion, plusieurs feuilles volantes où il s’était entraîné à réapprendre sa signature. Aucune ne ressemblait à l’autre.
Après deux épisodes d’hospitalisation en avril-mai 2025 — les seuls qu’il connut dans cette phase critique de la maladie qui fut assez brève —, il m’a confié, non sans une pointe d’autodérision, s’être replongé dans la lecture du Malaise de la modernité de Charles Taylor. À bout de forces, il restait intellectuellement d’une ambition intacte. « T’en es où avec Le malaise [de la modernité] ? » fut notre ultime running gag.
Le 13 juillet, deux jours après sa crémation, et le lendemain de la cérémonie des « sept jours » que nous avions organisée pour invoquer les bienfaits bouddhistes sur son âme — qui, selon cette croyance, peut errer encore à la recherche d’une enveloppe corporelle convenable —, je me suis attelé à épousseter ses affaires quotidiennes et à ranger le bureau qui l’accompagnait depuis aussi longtemps que je le connaissais. Cela faisait vingt-cinq ans. En réalité, ce meuble l’avait suivi depuis bien plus longtemps, puisqu’il provenait de son cabinet parisien, au pied du Panthéon. Ce bel objet de design, deux plateaux emboîtés en L, en finition cuir et chrome, d’une élégance égale à celle de son propriétaire, instaurait dans le bureau de Jacques, face à son jardin d’un vert profond, une impression de force tranquille. Le cuir, aux prises avec le climat tropical, avait vieilli ; le métal, par endroits, s’était oxydé. Mais l’ensemble conservait intacte sa modernité sûre, son classicisme durable.
Parmi les papiers épars, les blocs-notes contenant les mots de passe de ses services en ligne — son abonnement Qobuz, son accès au Monde, et même un compte ChatGPT, auquel il s’était abonné en version payante ! —, un seul livre, décliné en trois volumes : Le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey. L’ouvrage regroupe quelque 95 000 mots, expressions et locutions, avec pour chacun son étymologie, sa datation, et une description des évolutions de forme, de sens et d’usage à travers les siècles. C’était donc cela, son bain de jouvence quotidien, durant les dernières années : un océan de mots pour cet amoureux des étymologies. Je n’ai pas osé bouger cet ouvrage d’un iota : imposant, généreux, et truffé de renvois, il symbolise si bien l’homme qu’il fut — l’ancien psychiatre devenu enseignant de français, obsédé par l’intertextualité (Cf. Jacques Soulié, le paysan psychiatre).
Je le revois encore, comme si c’était hier, aux débuts des années 2000 : sa haute silhouette d’1m75, le sourire empathique qui faisait plisser ses yeux d’un humanisme infatigable, jamais désabusé, et cette démarche de celui qui, presque gêné, savait que sa prestance impressionnait, que sa peau blanche le faisait remarquer. C’est ainsi qu’il entrait dans notre salle de classe du Diplôme de langue française à l’Alliance française de Kandy, au Sri Lanka : une serviette en cuir à la main, et Le Petit Robert serré contre sa poitrine. Son trésor.
Décidément, le dictionnaire, cette magnifique invention métatextuelle, sous toutes ses formes et tous ses gabarits, boucle la boucle pour celui qui, enfant, ne possédait qu’un seul livre. C'était le Petit Larousse qu’il consultait jusqu’à l’usure, jusqu’à l’obsession (Cf. Jacques Soulié, le paysan psychiatre).
Aujourd'hui, ce 25 juillet, vingt jours après sa mort, je redécouvre sur son blog, désormais hors ligne, cette belle entrée, datée du 26 novembre 2019. Jacques venait tout juste de s’offrir ce dictionnaire en trois volumes. Celui-là même qui l’incarne aujourd’hui, posé là, dans son bureau.
Autrefois
Il y a longtemps
Assis sur les marches de l’escalier
Au coeur de la maison familiale
Image d’un adolescent
Parcourant méthodiquement
Les pages du seul livre
En attente d’être dévoré
Le Petit Larousse illustré…Aujourd’hui
Bien loin
Au milieu de milliers de livres
Prennent place
Les trois volumes d’Alain Rey
Le Dictionnaire Historique de la langue française…
Laissez-les
Laissez-les s’échapperde vos têtes
de vos coeursdévaler en chantant les pentes de la colline
caresser les pierres miroitantes de la rivière
épouser la force du vent
se rafraîchir aux embruns du vaste océan
jouer à cache-cache avec les étoiles
vagabonder au long des sentiers broussailleux de la montagne
embrasser volages les nuagesLaissez-les
Laissez-les s’échapperde vos têtes
de vos coeursles mots
VOS mots- Jacques Soulié | 26/11/2019


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